Le lendemain, samedi, A. D. retourne sur la scène du crime avec son enfant, qui s'effraie d'avoir à subir une autre leçon de piano.
| Une fois le premier môle dépassé, lorsqu'ils atteignirent le deuxième basin des remorqueurs, au-dessus duquel habitait Mademoiselle Giraud, il s'effraya. -- Pourquoi là? -- Pourquoi pas? Dit Anne Desbaresdes. Aujourd'hui c'est pour se promener seulement. Viens. Là ou ailleurs. |
On notera encore une fois ici la grande complicité qui unit la mère et l'enfant. AD sent la crainte de l'enfant d'avoir à subir une autre leçon. Elle le rassure en un minimum de mots. La communication est de l'ordre du senti, de l'osmose.
Dans ce deuxième chapitre, il convient d'amener les étudiants à se rendre compte des choses suivantes:
1. Le trouble d'AD, son émoi (25), son désarroi (26), qui se manifestent en particulier par :
o Le tremblement de ses mains, de sa voix, et de sa personne tout entière. A ce propos on pourra leur faire faire une lecture attentive des pages 24-26 : « Elle alla droit au comptoir [
] un sourire de délivrance. »
o Le mensonge (25 et 26). Il faudra poser la question de pourquoi elle ment (elle est embarrassée d'être venue dans ce café si au-dessous de sa classe, un café d'ouvriers, comme de s'intéresser au crime, à ces affaires de cur vulgaires).
o Le sursaut (28) ;
o Son besoin de boire du vin, qui la calme : « le temblement des mains s'atténua. Le visage prit une contenance presque décente. [
] le vin aidant, sans doute, le tremblement de la voix avait lui aussi cessé. » (25)
2. La rencontre avec l'inconnu du café et leur dialogue, non de sourds, mais de négociation.
.
o Elle s'intéresse au crime, à comprendre comment « il est possible d'en arriver
là
autrement que
par désespoir. » (29)
o Il s'intéresse à elle, cherche à l'éloigner du sujet du crime, et à la faire parler d'elle . Ainsi, page 29:
| L'homme hésita, la regarda en face, prit un ton tranchant. - Je l'ignore, dit-il. Il lui tendit son verre, elle le prit, but. Et il la ramena vers des régions qui sans doute devaient lui être plus familières. - Vous vous promenez souvent dans la ville. |
On remarquera qu'il ne s'agit pas d'une question. C'est qu'il la connaît, lui, la reconnaît, comme la femme de son patron (31). Sa plainte (30) témoigne de sa réticence à parler d'elle-même, être reconnue. Il insiste, la ramène sans arrêt au sujet de sa personne. Elle essaie d'y échapper pour revenir au sujet qui la fascine et l'a amenée ici, dans cet endroit si peu convenable pour une femme de son genre, sa classe. Faire lire à ce sujet, par exemple, le court échange de la page 31 :
| Je vous disais qu'il y avait longtemps que vous promeniez cet enfant au bord de la mer ou dans les squares. - J'y ai pensé de plus en plus de puis hier soir, dit Anne Desbaresdes, depuis la leçon de piano de mon enfant. Je n'aurais pas pu m'empêcher de venir aujourd'hui, voyez. |
A la fin du chapitre, il prend la seule position qui lui permette de revoir AD. Il lui parle son langage pour que perdure la conversation. Ainsi page 35 :
| - Il m'aurait été impossible de ne pas revenir, dit-elle enfin. - Je suis revenu moi aussi pour la même raison que vous. |
Ici il faut se demander s'il ne ment pas à son tour, un peu, beaucoup ou pas du tout. Il y a toutes les chances que ce qui l'attire au café ne soit pas à proprement parler l'histoire du couple dont l'amour fou les a conduits au crime, mais une autre forme d'amour fou, follement déplacé, d'un ouvrier pour la femme de son patron, intouchable d'ordinaire. Il la sent vulnérable et se dit sans doute que leurs fascinations respectives peuvent peut-être s'accommoder l'une de l'autre.
3. Suivi du motif du cri
o "C'est là qu'on a crié, je me rappelle, dit l'enfant."(24)
o "Ce cri était si fort que vraiment il est bien naturel que l'on cherche à savoir. J'aurais pu difficilement éviter de le faire, voyez-vous." (27)
o "Alors, maintenant, tu le sais, dit l'enfant, pourquoi on a crié ?" (28)
o "Elle se plaignit. Son sourire disparut. Une moue le remplaça, qui mit brutalement son visage à découvert." (30) C'est quand il cherche à la faire parler d'elle : « il y a longtemps que vous le promenez», comme pour insinuer, trop longtemps, rien d'autre à faire, dévorée d'ennui, de langueur
o "Une sirène retentit
" Comme une sorte d'écho à sa plainte, l'amplifiant
o "Anne Desbaresdes gémit. Une plainte presque licencieuse, douce, sortit de cette femme." (34) Elle réagit ainsi en réponse aux paroles de l'inconnu : « je crois qu'il l'a visée au cur comme elle lui demandait. » Elle semble s'identifier à la femme amoureuse au point de désirer la mort de la main de celui qu'elle aime. L'adjectif "licencieuse" l'indique : libre au point de braver la décence, impudique, obcène. Elle semble comprendre le besoin d'en arriver là. Sa plainte indique une sorte de participation à l'acte évoqué, une jouissance dans la reconnaissance d'un acte désiré.