Troisième chapitre

L'enfant rentre de l'école.


Il continua son chemin jusqu'au dessous d'une certaine fenêtre, derrière un hêtre. Il leva la tête. A cette fenêtre, à cette heure-là de la journée, toujours on lui souriait. On lui sourit.


Du point de vue de l'enfant, la fenêtre en question n'a pas besoin de qualificatif plus précis, d'autre détermination que celle de l'adjectif « certaine », qui dit la certitude dans l'imprécision, et exprime encore une fois une forme de reconnaissance d'ordre intuitif, pré-verbal.
Le choix du pronom indéfini pour désigner la mère, renforce encore cette idée d'osmose chorique (pour broder sur le terme de Julia Kristeva, la chora).

Le monde de l'enfant est rempli d'un seul être, celui de sa mère, dont l'homonyme (dans les situations où le hiatus n'intervient pas), le hêtre, « parmi les plus beaux arbres du parc » (57) qui s'élance devant la fenêtre de sa chambre suscite chez elle l'aversion. A travers le jeu des signifiants s'esquissse ici un début d'articulation de la rébellion d'AD devant sa vie de fausse solitude, d'amante, de femme abandonnée et livrée à sa seule existence de mère. Le hêtre devient alors comme une représentation de son être marqué du h de la haine, ou peut-être hâché, tranché, et retranché.

Dans ce chapitre, on pourra sélectionner plusieurs passages et en confier l'analyse, accompagnée d'un axe de lecture, soit à des étudiants individuels, soit à de petits groupes.


1. Le rôle de la patronne du café


L'heure était creuse, le café encore désert. Seul, l'homme était là, au bout du bar. La patronne, aussitôt qu'elle entra, se leva et alla vers Anne Desbaresdes. L'homme ne bougea pas.
-- Ce sera ?
-- Je voudrais un verre de vin.
Elle le but aussitôt servi. Le tremblement était encore plus fort que trois jours auparavant.
-- Vous vous étonnez peut-être de me revoir ?

AD a prévu cet étonnement, s'y attend, cherche à le dissiper, expliquer sa présence.

-- Dans mon métier… dit la patronne.


Les points de suspension, qui indiquent le silence, la réserve de la patronne, paradoxalement en disent long sur ce qu'on doit savoir d'une patronne, c'est-à-dire que la discrétion est une de ses obligations professionnelles. Cependant le reste de la scène offre nombre d'indications qu'elle n'est pas indifférente à la situation. Au contraire, très vite sa désapprobation se fait jour. Elle juge de la situation en termes négatifs. Peut-être craint-elle de voir se répéter le scénario du vendredi passé.

Elle lorgna l'homme à la dérobée - lui aussi avait pâli --, se rassit, puis, se ravisant, se retourna sur elle-même et d'un geste décent alluma la radio. L'enfant quitta sa mère et s'en alla sur le trottoir.
-- Comme je vous le disais, mon petit garçon prend des leçons de piano chez Mademoiselle Giraud. Vous devez la connaître.
-- Je la connais. Il y a plus d'un an que je vous vois passer, une fois par semaine, le vendredi, n'est-ce pas ?
-- Le vendredi, oui. Je voudrais un autre verre de vin.
L'enfant avait trouvé un autre compagnon. Immobiles sur l'avancée du quai, ils regardaient décharger le sable d'une grande péniche. Anne Desbaresdes but la moitié de son second verre de vin. Le tremblement de ses mains s'atténua un peu.
-- C'est un enfant qui est toujours seul, dit-elle en regardant vers l'avancée du quai.
La patronne reprit son tricot rouge, elle jugea inutile de répondre. Un autre remorqueur chargé à ras bords entrait dans le port. L'enfant cria quelque chose d'indistinct. L'homme s'approcha d'Anne Desbaresdes.
-- Asseyez-vous, dit-il.
Elle le suivit sans un mot. La patronne, tout en tricotant, regardait obstinément le remorqueur. Il était visible qu'à son gré les choses prenaient un tour déplaisant.

Le verbe lorgner, l'expression « à la dérobée » indiquent que malgré ses obligations professionnelles de discrétion elle s'intéresse au développement de la relation entre ses deux clients mal assortis. Son « geste décent » d'allumer la radio correspond peut-être à une autre manière d'assurer sa discrétion professionnelle. Le bruit de la radio couvrira un dialogue qu'elle se doit de ne pas écouter.

La patronne laisse parler ses clients, c'est son métier.Elle leur prête une oreille commerciale, respectueuse. Cependant il est clair qu'en détournant son regard des deux clients, elle signifie sa désapprobation, Comme si leur relation devenait trop intime pour un endroit public. Ou comme si leur visible différence de classe la rendait choquante, dangerereuse, provocante, scandaleuse. Elle résiste au scandale que pourrait provoquer « le dérèglement de leurs manières. »


--.Là.
Il lui désigna une table. Elle s'assit, et lui en face d'elle.
-- Merci, murmura-t-elle.
Dans la salle, il faisait la pénombre fraîche d'un début d'été.
-- Je suis revenue, voyez.
Dehors, très près, un enfant siffla. Elle sursauta.
-- Je voudrais que vous preniez un autre verre de vin, dit l'homme, les yeux sur la porte.
Il commanda le vin. La patronne s'éxécuta sans un mot, déjà lassée sans doute du dérèglement de leurs manières. Anne Desnaresdes s'adossa à sa chaise, s'abandonna au répit que lui laissait la peur.


2. Le rôle de l'inconnu du café

Dans le passage précédent, on note que l'homme l'attendait, puisqu'il pâlit à son arrivée, s'approche d'elle et l'invite à boire en termes qui indiquent qu'il apprécie l'effet sur elle de l'ivresse.

3. La transgression d'AD

Elle l'avoue en parlant bas (41), et en évoquant « la difficulté […] de trouver un prétexte, pour une femme, d'aller dans un café. »


4. Le suivi du motif du cri

Anne Desbaresdes s'exténua encore une fois à se ressouvenir.
-- C'était un cri très long, très haut, qui s'est arrêté net alors qu'il était au plus fort de lui-même, dit-elle.
-- Elle mourait, dit l'homme. Le cri a dû s'arrêter au moment où elle a cessé de le voir.
Un client arriva, ne les remarqua guère, s'accouda au comptoir.
-- Une fois, il me semble bien, oui, une fois, j'ai dû crier un peu de cette façon, peut-être, oui, quand j'ai eu cet enfant.
Ils s'étaient connus par harsard dans un café, peut-être même dans ce café-ci qu'ils fréquentaient tous les deux. Et ils ont commencer à se parler de choses et d'autres. Mais je ne sais rien. Ça vous a fait très mal cet enfant ?
-- J'ai crié, si vous saviez.
Elle sourit, s'en souvenant, se renversa en arrière, libérée tout à coup de toute sa peur. Il se rapprocha de la table, lui dit sèchement :
-- Parlez-moi.

Le cri de la femme continue de fasciner AD dans un mélange de douleur et d'extase. Il lui rappelle la douleur de l'enfantement. Le lecteur, lui, se rappelle le « douloureux sourire d'un enfantement sans fin » du premier chapitre, cette propension à se plaire dans l'extrême intensité, même douloureuse, au bord de l'épuisement, de la perte totale de contrôle. Un certain absolu.
Si sa peur disparaît à cette évocation, c'est peut-être qu'elle réalise alors la ressemblance entre donner la vie et recevoir la mort. Pas si terrible que ça puisqu'elle en est déjà passée par là.
L'homme semble mal à l'aise, ou en colère. Il lui parle « sèchement », lui ordonne de parler, à l'impératif. Il est clair que cette histoire de cri n'est pas ce qu'il veut entendre peut-être est-ce le cri lui-même, qu'il souhaite entendre. A nouveau le dialogue se fait négociation.
Il veut qu'elle lui parle d'elle, de sa vie de femme négligée du directeur des Fonderies de la Côte. Il la guide sur la voie de la confidence : la maison, le magnolia, la fenêtre, la chambre, le couloir de séparation, la baie vitrée, les hommes de l'arsenal.
A noter la phrase : « C'est danc cette maison qu'on vous a épousée il y a maintenant dix ans ?» (42) Le pronom indéfini insiste sur la passivité de AD. Une alternative au passif en français. A mettre en rapport avec leur conversation sur la femme qui « n'était pas la seule à savoir ce qu'elle désirait de lui. » (45) Cette histoire de crime est une histoire de désir mal tourné, mal finie, mal négociée. L'homme l'amène à parler de choses qu'elle fait, qu'elle vit sans désir, comme de recevoir les invités de son mari dans l'indifférence, ou de dormir seule dans sa chambre, comme de désirs qu'elle a du mal à avouer, tels ceux que lui inspirent parfois les hommes de l'arsenal qui passent devant sa maison.
Il veut qu'elle le remarque, qu'elle sorte à son égard de sa bienséante indifférence de bourgeoise. Il veut qu'elle le remarque en tant que femme.
A la fin du chapitre, AD « cria presque » quand son enfant, pour réchauffer sa mère, enfouit sa main dans la sienne. La tendresse d'un enfant se fait douloureuse, ou jouissive, à tant ressembler à ce qu'elle n'est pourtant pas, la caresse de l'amour.