Quatrième chapitre

Le "cérémonial" (54) des rencontres au café se poursuit, "dans l'épouvante encore" (54), et toujours dans la désapprobation de la patronne.

1- On attirera l'attention des étudiants sur le motif des remorqueurs

Un parallèle semble se dessiner entre la satisfaction grandissante de l'enfant à contempler l'évolution des remorqueurs dans le bassin, et celle de sa mère, AD, à l'évolution du cérémonial des rencontres interdites au café. On dirait presque que la danse des remorqueurs dans le bassin fait écho à celle d'AD et de Chauvin dans le café. De l'une comme de l'autre on ne peut dire "où ça va" (26), mais l'arrivée conjuguée des deux remorqueurs satisfait l'enfant, de même qu'AD se surprend à rire de son plaisir à faire jaser, à transgresser quelque peu les normes de la ville et de sa vie, sans qu'ils sachent, ou ne veuillent savoir pourquoi. On aura donc intérêt à mettre en parallèle les trois moments suivants.

- Dehors, l'enfant cria de satisfaction parce que deux remorqueurs arrivaient côte à côte vers le bassin. Anne Desbaresdes sourit.
- Que je bois du vin en votre compagnie, termina-t-elle - elle rit subitement dans un éclat--, mais pourquoi ai-je tant envie de rire aujourd'hui ?

(54, chp. 4)

- Dehors, les jeux calmes de l'enfant continuaient. Le deuxième remorqueur était arrivé à quai.
[...]
- Oh, que je m'amuse, dit-il.

(44, chp. 3)

- Un autre remorqueur chargé à ras bords entrait dans le port. L'enfant cria quelque chose d'indistinct. L'homme s'approcha d'Anne Desbaresdes.(39, chp. 3) ;
- Un remorqueur quitta le bassin et démarra dans le fracas régulier et chaud de ses moteurs. L'enfant s'immobilisa sur le trottoir, pendant le temps que dura sa manœuvre, puis il se retourna vers sa mère. - Où ca va ? Elle l'ignorait, dit-elle.

(26, chp. 2)


2- C'est le chapitre où l'inconnu va enfin s'identifier.

Il le fait de lui-même, car elle ne lui demande pas son nom. Mais il s'identifie d'abord comme voyeur, confirmant les soupçons levés au chapitre précédent.

La lune était presque pleine cette nuit. On voyait bien votre jardin, […]. (55)


Ici le pronom indéfini le désigne lui, comme enrobé d'un brouillard de pudeur, ou de timidité, ou encore de crainte de l'effaroucher en en disant trop trop vite.

Quant à AD, elle continue de s'intéresser pas tant à Chauvin lui-même, qu'aux amants :

-- Je voudrais que vous me disiez maintenant comment ils en sont arrivés à ne plus même se parler
L'enfant arriva dans l'encadrement de la porte, s'assura qu'elle était encore là, s'en alla de nouveau.
-- Je ne sais rien. Peut-être par de longs silences qui s'installaient entre eux, la nuit, un peu n'importe quand ensuite, et qu'ils étaient de moins en moins capables de surmonter par rien, rien.
Le même trouble que la veille ferma les yeux d'Anne Desbaresdes, lui fit, de même, courber les épaules d'accablement.
-- Une certaine nuit, ils tournent et retournent dans la chambre, ils deviennent comme des bêtes enfermées, ils ne savent pas ce qui leur arrive. Ils commencent à s'en douter, ils ont peur.
-- Rien ne les satisfait plus.


Dans ce passage AD est accablée par l'agonie de l'amour. Celui qui a délaissé son couple. Celui des amants du café. Celui naissant entre elle et l'inconnu, deux remorqueurs pourtant entrés ensemble au port, pleins de promesses l'un pour l'autre.

Quand il a rempli sa promesse de lui dire ce qu'il sait de l'histoire des amants, l'inconnu revient à la charge avec ses exigences à lui. Il recommence à essayer de la faire parler d'elle-même. Lui faire avouer la décrépitude de sa relation avec le mari .

Cette chambre qu'on appelle la vôtre, m'a-t-il semblé comprendre, par erreur. (58)


AD est toujours dans la résitance dès que la conversation la traque, elle : "elle […] se détourna de lui" (58) ; "Anne Desbaresdes se rétracta" (59).

Elle en arrive quand même à l'admission de cet amour mort, cette relation vidée de désir.

-- Vous y étiez couchée. Personne ne le savait. Dans dix minutes ça va être la fin du travail.
-- Je le savais, dit Anne Desbaresdes. Et… ces dernières années, à quelque heure que ce soit, je le savais toujours, toujours…
-- Endormie ou réveillée, dans une tenue décente ou non, on passait outre à votre existence.
Anne Desbaresdes se débattit, coupable, et l'acceptant cependant.
-- Vous ne devriez pas, dit-elle, je me rappelle, tout peut arriver…
-- Oui.
Elle ne cessa plus de regarder sa bouche seule désormais dans la lumière restante du jour.

Ici le on désigne le mari devenu étranger, impersonnel, comme le reste du monde. AD avoue son abandon, l'indifférence générale de tout autre à sa vie, à son corps, comme à son désir inassouvi, inavoué, qu'elle promène dans le parc les nuits d'insomnie.
Comme souvent dans ce texte, il faut remplir les blancs : vous ne devriez pas me rappeler ces choses, elles ravivent un désir à l'inassouvissement duquel je me suis résignée.

C'est à ce moment de grande vulnérabilité de la part d' AD que l'homme choisit de se présenter. "Je m'appelle Chauvin." Et qu'elle le reconnaît. "Je le savais." (60)

A sa demande de lui parler encore, AD se trouve soudain dans la position d'un élève réfractaire, pasif, un peu comme son fils dans les leçons de piano.

Anne Desbaresdes récita presque scolairement, pour commencer, une leçon qu'elle n'avait jamais apprise.
-- Quand je suis arrivée dans cette maison, les troënes y étaient déjà. Il y en a beaucoup. Quand l'orage approche, ils grincent comme l'acier. D'y être habituée, tenez, c'est comme si on entendait son cœur. J'y suis habituée. Ce que vous m'avez dit sur cette femme est faux, qu'on la trouvait ivre morte dans les bars du quartier de l'arsenal.


AD a tellement l'habitude des troënes qu'ils rythment sa vie la nuit comme les battements de son cœur. Elle n'a rien d'autre à faire, à entendre, elle ne crie pas elle-même. AD a le cœur grinçant de solitude et d'ennui. Point n'est besoin de fréquenter les bars pour mourir d'amour. Chavin est bien d'accord, qui répète la leçon en l'appliquant à toutes les femmes de la maison.

A sa demande elle poursuit :

-- Ce qu'il faudrait c'est habiter une ville sans arbres les arbres crient lorsqu'il y a du vent ici il y en a toujours toujours à l'exception de deux jours par an à votre place voyez-vous je m'en irais d'ici je n'y resterais pas tous les oiseaux ou presque sont des oiseaux de mer qu'on trouve crevés après les orages et quand l'orage cesse que les arbres ne crient plus on les entend crier eux sur la plage comme des égorgés ça empêche les enfants de dormir non moi je m'en irais.
Elle s'arrêta, les yeux encore fermés par la peur. Il la regarda avec une grande attention.
-- Peut-être, dit-il, que nous nous trompons, peut-être a-t-il eu envie de la tuer très vite, dès les premières fois qu'il l'a vue. Parlez-moi.
Elle n'y arriva pas. Ses mains recommencèrent à trembler, mais pour d'autres raisons que la peur et l'émoi dans lequel la jetait toute allusion à son existence.
[…]
-- Vous allez aux grilles, puis vous les quittez, puis vous faites le tour de votre maison, puis vous revenez encore aux grilles. L'enfant, là-haut, dort. Jamais vous n'avez crié. Jamais.


Dans la première partie de ce passage, on est frappé de l'absence totale de ponctuation, qui rend la lecture difficile et donne l'impression d'une impossible coulée de mots, sorte de vomissure sortie d'elle malgré elle. Mots rendus plutôt que donnés, encore articulés cependant, quoique plus proche du cri déjà que les réponses mesurées qui ont précédé.
Le message de cette coulée de mots tient à son obsession du cri (les arbres, les oiseaux), d'un cri d'agonie ("comme des égorgés") qui la rend folle. En même temps, elle ne peut avouer cette folie, qui la pousse au désir de partir qu'elle projette sur Chauvin ("à votre place je partirais"), le repoussant en quelque sorte: Partez, ne me faites plus parler.
Il comprend ce geste et son irritation emprunte pour se dire le rôle présumé de l'amant d'une folle réclamant la mort.
Elle entend des cris partout, elle qui ne peut se résoudre à crier. Ces cris d'arbres et d'oiseaux n'empêchent pas son enfant de dormir. Ils l'obsèdent parce qu'elle-même ne parvient pas à crier, de douleur, ou de jouissance, ou comme les enfants et les adultes évoqués page 63, de joie, ou de liberté. Chavin la provoque à repenser cette réalité.

A la fin du chapitre, où elle s'est montrée mauvaise élève, inattentive et réticente, c'est elle qui annonce son prochain retour. C'est elle que l'enfant prend par la main et entraîne vers la maison. Elle que la distance décourage. Il y a comme un renversement des rôles entre l'enfant qui grandit, et sa mère qui diminue sous l'effet de l'ivresse qui l'aide cependant à accepter son manque d'ivresse à d'autres niveaux, comme celui de la passion.