Septième chapitre

C'est le seul chapitre où domine le récit , où le dialogue se réduit à des bribes de conversation glanées comme à travers l'état d'ébriété du personnage principal, Anne Desbaresdes.

Une fois observé ce renversement de l'équilibre habituel aux autres chapitres, on s'intéressera de près aux autres éléments de la structure du récit dans ce chapitre.

De quoi est-il question dans ce chapitre? Qu'est-ce qui nous est raconté? Et de quels points de vue?

On y distingue, s'entrecroisant, deux scènes:

Celle, intérieure, du dîner mondain. Celle, extérieure, de l'homme sur la plage.

liées au fil du vent qui porte de l'une à l'autre, l'odeur de magnolia "qui va de dune en dune jusqu'à rien." (99) C'est à dire jusqu'à se perdre; c'est à dire aussi sans qu'elle n'accomplisse d'autre réunion que symbolique et fatasmatique entre les amants potentiels que constituent Anne et Chauvin.

La scène intérieure

On y distingue aussi plusieurs parties, ou moments, selon la focalisation.

L'instance narratrice, omnisciente, ballade le faisceau de son phare de l'intérieur à l'extérieur, de la salle à manger à la cuisine, s'arrêtant, par moments, sur des objets plus précis, "une homme", "une femme" (100), "les femmes", "les hommes" (103), 'l'homme" (102), le saumon (99).

Sur ces multiples objets, le mouvement de focalisation se fait tour à tour extérieur et intérieur.

Le service du canard à l'orange commence. Les femmes se servent. On les choisit belles et fortes, elles feront front à tant de chère. De doux murmures montent de leurs gorges à la vue du canard d'or. L'une d'elle défaille à sa vue. Sa bouche est désséchée par d'autre faim que rien non plus ne peut apaiser qu'à peine, le vin. Une chanson lui revient, entendue dans l'après-midi dans un café du port, qu'elle ne peut pas chanter. Le corps de l'homme sur la plage est toujours solitaire. Sa bouche est restée entrouverte sur le nom prononcé.
-- Non merci. (107)

On pourra demander aux étudiants de suivre le faisceau de focalisation de l'instance narratrice qui, tel une caméra, passe de l'ensemble de la table aux femmes en général, puis à une femme en particulier (on notera au passage le paradoxe consistant à la distinguer par l'usage de l'article indéfini), au sujet de laquelle il se fait intérieur. Enfin, on suivra ce faisceau jusqu'à la scène extérieure, où il se pose sur le corps de l'homme, puis sur sa bouche en une sorte de gros plan. Enfin, on remarquera comment l'irruption du dialogue fait suite à la focalisation intérieure sur un effet d'homonymie: au "nom" prononcé mais que l'on entend pas, ni dans la bouche d'Anne, ni dans celle de l'homme ssiai par le faisceau après l'avoir prononcé, correspond la réponse négative d'Anne à l'invitation de se servir de canard: "non".

Cette correspondance, conversation entre récit et dialogue nous parle de celle, imaginée, silencieuse, entre cette femme et l'homme allongé sur la plage. Elle évoque leur manque d'appétit commun pour la bonne chère, et l'"autre faim" (104) qui les tourmente, le désir de chair qui les dévore l'un de l'autre.

Et si ce désir ne se consomme pas, comme au contraire de l'"événement [encore] inconnu" du premier chapitre (16), il n'en fait pas moins scandale. Le refus de se nourrir constitue une trahison de classe, et le signe d'une trahison potentielle, exprimée au dernier chapitre par le mot "adultère" (123), même si l'acte en demeure symbolique.

Anne Desbaresdes vient de refuser de se servir. le plat reste cependant encore devant elle, un temps très court, mais celui du scandale. Elle lève la main, comme il lui fut appris, pour réitérer son refus. On n'insiste plus. Autour d'elle, à table, le silence s'est fait.